Le président français Emmanuel Macron (2e g) et le Premier ministre australien Malcolm Turnbull (c) sur le pont du sous-marin australien HMAS Waller, le 2 mai 2018 à Sydney

Le président français Emmanuel Macron (2e g) et le Premier ministre australien Malcolm Turnbull (c) sur le pont du sous-marin australien HMAS Waller, le 2 mai 2018 à Sydney

La vente de sous-marins à propulsion nucléaire à l'Australie, à l'origine d'une crise diplomatique sans précédent entre les Etats-Unis et la France, soulève de nombreuses questions sur le risque de prolifération nucléaire dans la région, et au-delà, soulignent les analystes.

- Le problème de l'uranium -

L'Australie avait initialement commandé à la France des sous-marins dits "conventionnels", qui doivent remonter en surface au bout de quelques jours pour recharger leurs batteries. Les sous-marins nucléaires américains et britanniques sont propulsés par un réacteur nucléaire qui leur permet de recharger leurs batteries indéfiniment. Leur autonomie n'est donc limitée qu'à la subsistance de l'équipage, qui dépasse rarement trois mois.

Paris dispose de la technologie nucléaire, qui équipe le Charles-de-Gaulle et l'ensemble de ses sous-marins, mais la France utilise de l'uranium faiblement enrichi (LEU) à moins de 20%, soit un niveau similaire à celui utilisé dans les centrales nucléaires pour la production d'électricité. L'uranium LEU doit être renouvelé tous les 10 ans, une opération délicate et dangereuse, mais il ne peut pas être détourné à des fins militaires.

Les sous-marins américains et britanniques utilisent, eux, de l'uranium hautement enrichi (HEU), à plus de 93%. Sa durée de vie est de 30 ans, mais justement parce qu'il est enrichi, il peut servir à fabriquer une bombe.

"Les réacteurs de l'US Navy utilisent actuellement l'équivalent en HEU de 100 bombes nucléaires, plus que toutes les centrales nucléaires du monde réunies", soulignait Alan Kuperman de l'université du Texas, dans une tribune rédigée juste avant l'annonce du pacte de sécurité entre les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l'Australie, dit AUKUS.

Le Congrès, qui négocie actuellement le budget militaire 2022, devrait débloquer des fonds pour la transition de l'US Navy vers la technologie LEU, beaucoup plus sûre, recommandait ce spécialiste de la prolifération nucléaire dans la revue spécialisée Breaking Defense.

- "Vide juridique" -

Pour James Acton, du Carnegie Endowment for International Peace, la vente de sous-marins nucléaires à l'Australie représente donc un "risque de prolifération considérable", accentué par un vide juridique dans la réglementation internationale.

Parce que le Traité de non-prolifération (TNP) n'interdit pas aux Etats non-nucléaires d'acquérir des sous-marins nucléaires, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) "leur permet de retirer le combustible nucléaire de toute surveillance pour des +activités militaires non-interdites+", a-t-il expliqué sur Twitter.

"Je ne crains pas que l'Australie acquière des armes nucléaires. Ce qui m'inquiète, c'est que d'autres Etats utilisent ce précédent pour exploiter un vide juridique potentiellement grave dans le régime mondial de non-prolifération", a-t-il ajouté.

Tout ceci "pourrait bien ouvrir une boîte de Pandore de prolifération", renchérit Tariq Rauf, un ancien expert de l'AIEA aujourd'hui chercheur au Toda Peace Institute.

"Des Etats ne disposant pas de l'arme nucléaire comme l'Argentine, le Brésil, le Canada, l'Iran, le Japon, l'Arabie Saoudite et la Corée du Sud vont se diriger vers les sous-marins nucléaires et garder le combustible nucléaire" à l'abri des regards de l'AIEA, ajoute-t-il.

- Effet boule de neige -

La Russie "pourrait accroître ses échanges de technologie avec l'Inde, la Chine pourrait fournir ses technologies de réacteur naval au Pakistan et à d'autres, et le Brésil pourrait trouver plus facilement des débouchés à son projet - en difficulté - de réacteur de sous-marin", ajoute Hans Kristensen, de la Federation of American Scientists (FAS).

Washington a réaffirmé ces derniers jours son engagement envers le TNP, la porte-parole de la Maison Blanche, Jen Psaki, affirmant lundi que l'Australie est "un cas exceptionnel, qui ne crée pas un précédent".

Mais pour Daryl Kimball, directeur du centre de réflexion Arms Control Association, "c'est une chose d'avoir un accord de coopération de défense avec un allié proche, c'en est une autre de le faire en compromettant ses propres principes et ceux de la communauté internationale".

"Quand les Etats-Unis, qui se disent à la pointe en matière de non-prolifération, continuent à contourner les règles et les principes de non-prolifération pour aider leurs alliés, cela a un effet corrosif sur l'ordre international que cette administration affirme défendre", a-t-il déclaré à l'AFP.